samedi 21 novembre 2015

Un mental de femme battue

Bien sûr, Algernon n'était pas violent en permanence.

Il l'était seulement souvent, et de manière imprévisible.

C'est pas facile de vivre constamment sur ses gardes. C'est pas facile de vivre dans l'appréhension constante de la prochaine explosion. L'expression est : marcher sur des œufs. En vrai, ça correspondrait plutôt à la sensation de vivre dans un champ de mines. C'est un peu tendu.

C'est pas facile, lorsque tu es en train de petit-déjeuner dans la cuisine, de craindre que ton compagnon se lève et descende avant que tu aies terminé, parce que tu sais qu'au minimum ta présence dans la cuisine quand il descendra faire son café semblera le mécontenter, et au pire tu ne sortiras pas de cette foutue cuisine du reste de la matinée, piégée dans une de ses séances de torture mentale.

Vous me direz : t'as qu'à faire en sorte d'avoir terminé de petit-déjeuner quand il se lève.

Mais oui bien sûr, ya qu'à faire ça, c'est évident.

Sauf que là, vous venez de mettre le pied dans un truc. Vous venez de faire le premier pas dans ce qu'un collègue un peu maladroit a un jour appelé : un mental de femme battue.

Un mental de femme battue, c'est penser qu'en vous dépêchant de finir votre petit-déjeuner vous éviterez la violence. Qu'il suffirait de modifier votre comportement pour que la violence cesse. Que la violence dépend donc de votre comportement. Que c'est à vous de changer, de trouver ce qui, dans vos actes, déclenche la violence, afin d'éviter de le faire à l'avenir.

Un mental de femme battue, c'est considérer que tu es responsable de la violence qui t'est faite, et que tu peux y trouver remède en changeant ta façon de faire.

Alors tu commences à essayer de changer. Terminer plus vite ton petit-déjeuner, d'accord, mais aussi un millier d'autres choses. Tu essayes d'être parfaite pour éviter à ton compagnon tout motif de contrariété. Tu vis dans une tension permanente, dans la crainte constante de foirer et de tout faire foirer. Et puis tu rates, évidemment, parce que personne n'est parfait. Et tu t'en veux.

Et puis c'est difficile, parce que comment dire : un jour il va te prendre la tête parce qu'il te trouve dans la cuisine quand il se lève, et que ça l'agace, mais un autre jour il va te prendre la tête parce que tu n'es plus dans la cuisine quand il se lève, et qu'il a l'impression que tu le fuis. Ses exigences sont détaillées et contradictoires. Rien n'a de sens, tout s'inverse en permanence en son contraire. Tu as beau essayer, tu n'arrives pas à trouver la logique du déclencheur, à comprendre les règles de ce qui provoque sa violence.

Mais c'est parce que ce n'est pas ton comportement qui est cause de la violence. Ton comportement n'est qu'un prétexte, et s'il change, le prétexte changera lui aussi.

On trouve toujours un prétexte.

La violence de ton compagnon, c'est comme un fleuve qui cherche à passer. Aucun barrage ne tiendra indéfiniment. A un moment le fleuve le brisera, ou trouvera une autre voie.

Lorsque de la violence cherche à s'exprimer, elle trouve toujours le moyen de le faire.

Ça tombe sur toi juste parce que tu es là.

Tu pourras changer tout ce que tu veux, ton comportement, ta personnalité, ton identité, la violence te tombera dessus quand même, parce que ton compagnon porte en lui cette violence qui a besoin de se déchaîner.

Alors la seule chose que tu puisses faire, la seule, vraiment, qui soit en ton pouvoir pour arrêter la violence, c'est partir.

mardi 20 octobre 2015

Les caresses blessantes

Je n'ai jamais connu personne dont les gestes d'affection fassent aussi systématiquement mal.

Je me souviens de cette époque où j'avais une fissure au lobe de l'oreille, parce qu'en me caressant le visage à chaque fois tu le faisais rouler en me l'arrachant un peu, rouvrant la blessure qui ne cicatrisait pas. Tes caresses sur mon visage étaient un peu fermes, bien sûr.

De ta main posée sur mon bras, mais avec une pression des doigts si dure que tu me broyais les os et les nerfs.

Des tout débuts de notre relation, où j'appréhendais tes étreintes parce que tu me serrais très fort, non au niveau des épaules, mais au niveau de la nuque, que je sentais mes vertèbres craquer dans l'étranglement, et que souvent j'en ressentais ensuite des douleurs pendant plusieurs jours.

Combien de fois, au lit, tu as bougé ta jambe sur la mienne à la manière d'un archet en appuyant très fort, faisant rouler les muscles sous ma peau d'une manière qui m'était très douloureuse, j'avais beau te le dire, tu recommençais toujours et c'est moi qui étais pénible.

Et puis il y a eu cette longue période où après l'amour, encore en moi, tu faisais un certain mouvement qui t'était sans doute agréable, mais me faisait hurler de douleur. J'avais exprimé cela clairement. Tu savais exactement de quel mouvement il s'agissait. Mais il a bien fallu un an pour que tu arrêtes de le faire - peut-être pas chaque fois, mais suffisamment souvent pour que chaque fois je l'appréhende sans pouvoir l'empêcher.

C'est pas possible d'être en permanence en train de craindre les gestes d'affection physique de la personne que l'on aime. C'est un cauchemar.

Bien sûr, cela arrive de faire mal à quelqu'un en voulant le ou la caresser, cela arrive d'être maladroit. Mais toutes tes caresses étaient minées. Et au lieu de faire ce qui se fait d'ordinaire dans ce genre de situation - on s'excuse, et on arrête le geste - toi au contraire tu me mettais la pression pour continuer, tu te plaignais que j'étais trop douillette, qu'on ne pouvait pas me toucher, que j'étais pénible, que je ne t'aimais pas. ça te donnait un argument pour limiter les gestes affectueux, évidemment, puisque j'étais si intouchable. Et puis c'était une manière efficace de me faire culpabiliser.

Isolée dans la privation de contact physique, et pourtant craignant que tu me touches. Désirant les caresses, craignant les coups.

Ainsi la plupart de tes caresses étaient des pièges. De même, dans beaucoup de tes propos, une pointe était cachée, et de la même manière que pour les caresses, il ne fallait surtout pas que je la relève, il ne fallait pas que je m'en plaigne, sinon c'était l'amorce qui allait te permettre, des heures durant, de m'adresser reproches et culpabilisation.

mercredi 30 septembre 2015

Je t'ai tellement aimé

Les jours où je ne suis pas coupée de mes sensations, parfois ça me revient en pleine gueule, il y a des chansons comme ça qu'il vaut mieux que j'entende pas dans les lieux publics parce que ça va pas être beau à voir, parce que faut bien avouer que c'est toujours le cas, qu'un amour comme ça, ça se termine pas comme ça, ça se termine pas du tout en fait.

On vit déchiré après, c'est tout.

J'ai tout aimé chez toi. Souvent encore quand un homme me plaît, ce n'est pas qu'il te ressemble, mais je dois bien avouer que vous avez quelque chose en commun, c'est sûr.

J'ai aimé ta voix que tu n'aimes pas.

Repenser à ton sourire me bouleverse. A la façon dont tu baisses les paupières. Aux mèches lourdes de tes cheveux.

Je me suis planquée pour t'écouter jouer de la musique à l'époque où tu pensais que ce n'était pas agréable à entendre. Je t'ai accompagné prendre confiance progressivement. Et j'ai toujours tellement aimé ces moments quotidiens où tu prenais ta guitare, posé n'importe où, parfois t'accompagnant au chant. J'ai tant aimé ta musique.

Pas juste la musique que tu faisais. Ta musique personnelle, ton harmonie intérieure, ce qui fait que tu es toi.

Ton tour d'esprit, ton humour, l'étincelle dans tes yeux lorsque tu comprends un truc qui à la fois t'amuse et te plaît.

Mais ce qui est étrange, c'est que je peux pas dire qu'"on" s'est aimés. On n'a pas vécu ensemble la grande histoire d'amour qu'on aurait dû.

J'écris ça, j'ai le sentiment d'avoir été volée.

C'est une terrible chose à penser, que j'ai vécu huit ans avec l'homme que j'ai le plus aimé de ma vie, et que ça n'a rien eu d'heureux.

Tu refusais mon amour, mes marques d'affection te mettaient mal à l'aise, mon désir te faisait peur, les qualités que je voyais en toi n'étaient jamais les bonnes, les compliments tu ne les croyais pas. Je ne t'aimais jamais de la bonne façon, la manière dont je t'aimais tu la trouvais insultante, et je n'avais aucune piste pour savoir comment tu aurais voulu être aimé. Tu me tenais à distance, tu me faisais comprendre que je n'étais pas la bienvenue, au bout d'un moment je n'osais même plus aller vers toi. Les marques d'attention, les efforts que je faisais pour te rendre la vie agréable tombaient la plupart du temps comme un dû, rencontrant au mieux indifférence, au pire hostilité.

Je t'aimais et toi qui disais m'aimer, tu me traitais si mal. Et pourtant je te crois, quand tu dis que tu m'aimes. Tu as reconnu, parfois, dans des jours de lucidité, que tu ne te comportais pas comme si tu m'aimais. Que tu m'as enveloppée quotidiennement dans un manteau d'épines. Mais comme toujours, ces éclairs étaient rapidement remplacés par le retour du discours culpabilisant - j'étais horrible, je faisais quelque chose de vraiment affreux, quoi ce n'était jamais clair, mais enfin en tous cas c'était à cause de moi.

C'est comme une maladie de l'amour, de ne pas pouvoir le vivre autrement qu'en rejetant et agressant la personne que l'on aime. De ne pas pouvoir le vivre autrement que comme une souffrance.

Pour moi, c'était comme de devoir t'aimer à travers une vitre. En plus des agressions, une frustration constante. Sauf à de rares, si rares exceptions, je les compte sur les doigts des mains en huit ans, jamais pouvoir vivre l'amour que j'aurais voulu vivre avec toi, tout en sachant qu'il était présent entre nous.

Le supplice de Tantale.

Il en faut de la volonté à Tantale pour choisir enfin d'échapper à l'enfer en tournant le dos au festin qui s'offre à ses yeux malgré la faim qui le tenaille et s'enfuir en courant. Sans se retourner. En essayant, le plus possible, de ne pas y penser - parce que penser que l'on doit fuir ce que l'on aime le plus au monde, il y a de quoi devenir fou.

Et c'est horrible de rester si longtemps avec quelqu'un qui te fait du mal. Parce qu'à vivre ensemble aussi longtemps, on apprend vraiment à l'aimer.

jeudi 24 septembre 2015

Craving

Je ne peux pas revoir Algernon. Je ne peux pas le croiser à nouveau.

Et ce n'est même pas parce qu'il continue à me harceler à distance, à des cycles aussi réguliers que la Lune, à essayer, par mails, par lettres ouvertes postées sur son blog, de me faire croire que je suis folle, de faire vaciller ma santé mentale.

C'est parce que je ne résisterais pas deux secondes à me jeter dans ses bras en pleurant toute l'eau de mon corps et à l'embrasser comme si mon souffle en dépendait.

Parce que c'est simple, ça c'est toujours passé ainsi dans notre relation, et je le sens encore profondément dans ma tête : deux secondes de gentillesse, une parole tendre, un sourire, un seul geste de sollicitude suffisent à oblitérer entièrement à mes yeux des mois de mauvais traitement.

Il y a un an, septembre était une torture. Algernon avait fini par comprendre que je serais ferme dans ma résolution de ne plus vivre ensemble, que j'allais vraiment partir. Alors il était admirable, charmant comme jamais.

Le matin même de mon départ, il m'avait consolée alors que je paniquais, ruinée de larmes, prise dans ses bras avec douceur, trouvé les mots qui apaisent et donnent espoir.

Et ces quelques rares moments, je ne peux les empêcher de me hanter, plus peut-être que des mois et des années de maltraitance. Rien à faire, pour moi ils pèsent davantage, et si l'occasion m'en était donnée, j'ai peu de doutes que je choisirais encore de voir cet aspect-là de lui plutôt que le sombre et amer visage que j'ai connu bien davantage.

Parce que j'ai à la gentillesse le même rapport qu'à une drogue dure. Pour un sourire, pour une minute d'attention, j'ai l'impression que je serais capable d'accepter de subir n'importe quoi.

Certains jours plus que d'autres.

Aujourd'hui ensoleillé, un an après ce fatal et ensoleillé septembre où Algernon déployait toutes les ressources de sa séduction tandis que je restais ferme dans ma décision, ce septembre auquel je ne peux repenser sans que l'angoisse d'avoir été cruelle avec un homme adorable me torde le ventre, sans que cette illusion ne poigne à nouveau mon esprit, les fantômes prennent le contrôle, je sais que je suis vulnérable, je sais que je ne peux sous aucun prétexte revoir Algernon car la moindre ébauche de gentillesse de sa part me jetterait à nouveau totalement dans son emprise.

jeudi 27 août 2015

L'hameçon

Tout à l'heure j'ai croisé un pêcheur qui avait ferré un gros poisson. Il l'avait ramené tout près de la rive, il ne le sortait pas encore de l'eau, il le fatiguait. J'ai eu de la compassion pour la grosse bestiole qui se débattait à la surface, qui allait et venait en tous sens, cherchant une issue, qui mettait tant de vigueur à chercher à échapper à la mort inéluctable, qui se battait comme si elle pouvait encore échapper à cette horreur qui lui perforait la bouche de l'intérieur. C'était cruel.

La grosse bête ne se résignait pas. Et comment faire autrement. Comment cesser de croire, jusqu'au bout, qu'on va pouvoir s'en sortir.

Pourtant le poisson était déjà foutu, comme je l'étais moi aussi à chaque fois que je mordais à l'hameçon d'Algernon.

Je le voyais jamais venir. Je le gobais toujours comme quelque chose de normal, j'y répondais en confiance. Ça avait toujours l'apparence d'un truc normal. L'hameçon était caché à l'intérieur. Pas moyen de faire la différence entre une phrase qui contenait un hameçon et une phrase qui n'en contenait pas. Parce que le seul truc qui faisait la différence, c'était : est-ce que ce jour-là, Algernon était d'humeur à aller à la pêche. Ça, je pouvais pas le savoir. Et c'est seulement après-coup que je me rendais compte avec horreur que je venais de mordre à l'hameçon fatal.

Je me débattais un peu, comme tout bon poisson j'essayais de revenir en arrière, de dénouer rapidement le fil, de revenir à l'instant avant celui où tout avait basculé, mais je voyais rapidement que je ne pourrais pas m'en décrocher.

Qu'Algernon m'avait ferrée, et qu'il allait me fatiguer pendant des heures, jusqu'à ce qu'une mort symbolique s'ensuive. Jusqu'à ce que je pleure, jusqu'à ce que mon visage ne soit plus qu'une grimace difforme, jusqu'à ce que je pousse des cris inarticulés, jusqu'à ce que je me cogne la tête contre les murs, jusqu'à ce que je m'effondre, apathique.

Parfois j'ai essayé de feinter, de faire le poisson mort, de ne pas chercher à m'échapper en tirant sur la ligne, ce qui ne fait que faire pénétrer plus cruellement l'hameçon dans les chairs. Je pensais que peut-être le pêcheur pouvait se lasser, poser sa canne, casser sa ligne, penser à autre chose. Mais non, jamais. Quand Algernon m'avait ferrée, jamais il ne lâchait prise. Il allait continuer à me harceler à petits coups jusqu'à ce que de douleur je craque, que je lui donne ce qu'il attendait.

Me voir danser au bout de sa ligne, me contorsionner de douleur sous sa cruauté en luttant pour ma vie, impuissante à m'échapper, irrationnelle, les yeux révulsés.

Et à la fin, jamais il ne me donnait de coup de grâce. Il me laissait me contorsionner un temps sur la rive, à l'agonie, animée de mécaniques soubresauts.

Puis il me rejetait à l'eau. Pour que je cicatrise un peu, suffisamment. Pour la prochaine fois.

mercredi 19 août 2015

Regrets sur mon vieux canapé

Mon canapé n'est pas très large ; il n'est pas très profond; il grince, l'assise en est usée ; il lui manque les accoudoirs qui en feraient un nid pour la lecture ; du reste, son dossier est bien trop droit et raide, on ne peut s'y enfoncer moelleusement. Il lui manque à peu près toutes les qualités du canapé spacieux et confortable que nous avions choisi pour notre salon, Algernon et moi.

Un canapé où passer de délicieux dimanches pluvieux en automne, à lire l'un à côté de l'autre, cachés sous des plaids, en faisant des miettes de cookies.

Un canapé où se raconter tranquillement nos journées.

Un canapé où poser ma tête sur ses genoux pendant qu'il caresse mes cheveux. Ou l'inverse.

Je manque d'imagination pour ce canapé, mais il inspire des idées de confort, de sécurité, de tendresse.

Et pourtant rien de tout cela dans mes souvenirs de ce canapé - ou si peu.

Mais tellement, tellement de souvenirs de ces longues journées où, chacun assis à un bout du canapé, Algernon hostile, intouchable, me détruisait à petit feu de ses mots jusqu'à ce que je m'effondre. Le canapé était alors un piège où ses mots me tenaient ligotée, impuissante, incapable de me lever et de partir, jusqu'à destruction totale.

Tant de nuits où, réveillée par l'angoisse qui me vrillait le ventre vers quatre heures du matin, j'ai fuit le lit où j'étouffais pour venir dormir sur le canapé où, loin d'Algernon, je trouvais enfin le sommeil.

Tant de fois où sur ce canapé j'ai dormi tout le jour pour être au soir encore épuisée, minée par la violence quotidienne.

Tant de fois où j'ai vu Algernon assis là le regard fixe, éruption couvant, ruminant quelque colère.

Et pourtant je ne peux m'empêcher de regretter ce vieux canapé. Mais si j'interroge ce regret, je sais que ce n'est pas réellement le regret de ma vie avec Algernon, mais le regret de ce que cette vie aurait pu être, et qu'elle n'a jamais été.

Ce regret, c'est la trace de ce sentiment qui m'a fait rester huit ans avec un homme qui chaque jour par ses violences trahissait l'amour que je lui portais : le sentiment que cela allait changer, qu'Algernon avait le potentiel pour être un homme merveilleux, que notre relation avait le potentiel pour être extraordinaire.

Si seulement ça arrêtait de péter à tout bout de champ. Si seulement il arrêtait de me considérer comme son ennemie. Si seulement il relâchait la pression. Si. Si. Si.

Je misais sur le bon en lui, en nous.

Je me raccrochais comme à une bouée de sauvetage aux rares jours ou heures agréables que nous passions ensemble, comme à des preuves qu'avec un peu d'efforts, de bonne volonté, cela pourrait être comme ça tout le temps.

Avec le recul, je pense que ces bons moments ne m'apparaissaient comme extraordinaires qu'à cause de leur rareté. En réalité, ce n'étaient que les moments ordinaires d'un couple. Mais parce que la plupart du temps j'étais privée de cette tendresse ordinaire, de ce calme, de ces sourires, ils me semblaient hors norme, quelque chose d'inatteignable, de divin, que je ne pourrais jamais retrouver avec personne d'autre. Alors je fondais sur ces moments l'espoir que notre couple aille mieux. Je me disais qu'on ne pouvait pas renoncer à une entente pareille.

Je sais à présent que le regret de mon vieux canapé, c'est le regret de tous les espoirs que j'ai nourris huit années durant d'avoir enfin une vie normale avec Algernon. Sur ce canapé, on aurait pu faire ce que font tous les autres couples, se détendre, être heureux.

Mais ce canapé n'a jamais eu la chance d'accueillir tous les espoirs que nous avions mis en lui.

Faire le deuil de mon vieux canapé, c'est faire le deuil de la relation rêvée que j'aurais eu avec un Algernon imaginaire. Quelque chose qui n'a jamais existé que dans mon désir. Et que le canapé symbolise, mais n'incarne pas.

Mon canapé actuel est peu confortable, la housse en est usée, grisâtre et tachée, et j'y suis assise seule.

Mais je n'y subis pas de violences ; j'y suis libre et tranquille. Je m'y assieds et m'en lève quand je le souhaite. Il est, d'une certaine manière, le symbole de cette vie que j'ai reconquise.

samedi 30 mai 2015

Les yeux glace

Parfois passant du temps avec un homme que j'aime, au beau milieu d'un moment agréable s'immisce un regard aigre, soudain je me mets à regarder cet homme avec les yeux de la mesquinerie, avec les yeux de qui ne cherche pas en l'autre la beauté, mais les imperfections, avec les yeux de qui se rassure de pouvoir juger l'autre sur ses imperfections, je sens une onde de mépris qui me parcourt, soudain alors que j'étais si proche je me perçois projetée à distance, je sens passer en moi des jugements sur des critères si mesquins - un visage, une silhouette, une éducation - que je m'en révolte aussitôt contre moi-même. Une sorte de nausée intérieure me soulève, ce qui vient de me traverser la tête, je ne peux pas le supporter en moi, il faudrait que je le vomisse de mon esprit.

Dans ces moments je sais que A. est entré dans ma tête, que c'est lui qui pense et sent à travers moi, qu'il faut que je l'en sorte.

Avant de connaître A. je ne me serais jamais permis de juger quiconque "médiocre". Aujourd'hui pas davantage. Cette émotion n'est pas la mienne. Elle vient d'avoir côtoyé huit ans durant quelqu'un qui méprisait tout ce qu'il aimait. Elle vient d'avoir moi-même été aimée et méprisée en même temps, de façon si intimement mêlée, à vous rendre fou.

Je ne sais pas pourquoi A. méprise avec tant de force et de persévérance. Comme une réaction de défense vis-à-vis de tout ce qui met son intégrité personnelle en danger, c'est-à-dire tout ce qui est l'autre, et tout ce qui pourrait venir fissurer son déni.

Mais je sais que le mépris, c'est une émotion que j'ai toujours trouvée diminuante pour celui qui la ressent, sans même parler de l'irrespect total de la personne qui en est l'objet, parce que ça c'est une évidence que c'est inacceptable.

Moi, je carbure à l'enthousiasme et à l'admiration. Et si tu prends prétexte de mon admiration pour me juger méprisable, oh, pauvre, pauvre toi. Comme je te plains de ne pas concevoir cela autrement que comme des relations de hiérarchie.

C'est peu dire que je vis mal ces moments où je sens que je juge mes amours avec les yeux de A. Mais ma longueur d'avance, c'est que je sais, dans ces moments-là, ce qui est en train de se passer. Je sais que ce jugement n'est pas le mien. C'est un sentiment désagréable, mais je peux m'en détacher.

J'aime avec un cœur généreux. Un jour, A. sera sorti de ma tête, ces parasites disparaîtront.

Bien plus gênante est cette sensation de vivre mes meilleurs moment à travers un voile de glace. Comme si je n'étais pas vraiment là. Comme si je n'arrivais pas à aller au bout de mes émotions. Comme si je me regardais à distance en train de vivre un moment agréable, mais que ce n'était pas moi qui étais en train de le vivre. Comme si je ne le ressentais pas dans les tripes, mais comme quelque chose d'abstrait.

Doucement mais sûrement, je me dissocie.

Pour moi, les deux sont liés. Si je peux sentir en moi des jugements insultants pour la personne que j'aime, c'est parce que, dans ces moments où je dissocie, cette personne n'est plus tout à fait réelle, plus tout à fait une personne.

Je ne sais pas si c'est à cause de l'angoisse, de la menace que je sens toujours tapie au fond de moi, bourdonnant constante, sourde, de cette sensation tenace qu'à tout moment n'importe qui peut se mettre à me hurler dessus de façon irrationnelle, que ce que j'aime est dangereux et cherche à me tuer.

Ou si c'est quelque chose de plus profond.

Dans ces moments-là, j'ai peur de devenir A., parce que je sais que je touche à des choses qui sont profondément à l’œuvre chez lui. Je ne veux pas devenir A., dont la ruine intérieure se traduit en haine d'autrui. Je ne veux pas devenir cette autre femme, la sœur d'une amie, qui, après avoir vécu la violence du père de son enfant, brutalise à présent à son tour son nouveau compagnon.

Ce cercle est trop fréquent.

Je ne veux pas être celle que la crainte d'être à nouveau agressée maintient en permanence en position d'attaque. Je ne veux pas être celle qui a tellement perdu confiance qu'elle ne peut plus jamais se lier, et brûle tout ce qui l'approche.

Comme A.. Pauvre A.

Attendez-moi. S'il vous plaît. Pour l'instant je fais un peu semblant, en espérant que ce sera bientôt pour de vrai. Un jour, je serai à nouveau des vôtres.