mercredi 8 juin 2016

Street spirit

C'est un traumatisme immense d'avoir eu quelqu'un de cher - parent, frère, soeur, ami-e - qui prenait soin de vous, était toujours là pour vous, et de l'avoir perdu brutalement dans quelque horrible et absurde accident.

Il faut beaucoup - de larmes, de force, de temps - pour surmonter cela.

Mais comment guérir de cet autre traumatisme, de n'avoir jamais eu personne qui prenne soin de moi ?

samedi 30 avril 2016

À mes amis

TW : dépression, suicide.

Voici ce que j'aurais envie d'écrire à mes amis, si j'osais écrire une telle lettre.
Mais je l'écris ici, où personne ne vient, personne ne lit, et surtout pas mes amis.
Car j'aurais peur, si je leur écrivais cela, de perdre d'un seul coup - tous mes amis.

Mes amis, j'ai peur de ne pas y arriver.
Ne pas y arriver, ça veut dire que peut-être on me retrouvera un jour sur le trottoir en bas de chez moi, la tête fracassée par la chute.
Ou plus probablement, que je confierai le chat à M. en lui disant que je pars en weekend - je sais qu'elle l'aime bien. Je lui posterai ensuite une lettre lui demandant de bien vouloir en prendre soin en expliquant la raison, ou sinon contacter ma mère si elle ne peut pas. Bref mettre le chat en lieu sûr, et ensuite envoyer une lettre dont le temps de transport m'assure à la fois d'avoir le temps de mettre mon projet à exécution et que quelqu'un soit prévenu pas trop longtemps après - parce que je ne voudrais pas que mon corps soit retrouvé des semaines ou des mois plus tard, ça n'est pas un cadeau à faire à personne.
Ensuite je rentrerais chez moi et je prendrais ce truc dont on m'a dit qu'il assurait une crise cardiaque rapide. Rapide à quel point, je ne sais pas exactement. Assez, j'espère.
Ce truc, je ne l'ai pas chez moi. Je sais où en trouver, mais je n'en ai pas acheté pour l'instant. Je pensais en acheter pour en avoir "au cas où", parce que je crois qu'il est toujours bon d'avoir une porte de sortie en cas de maladie, de guerre, de famine. Mais en fait heureusement que je n'ai pas encore prévu cette porte de sortie, qu'elle n'est pas disponible chez moi actuellement.

Mes amis, je ne vais pas bien.
Je n'arrive pas à sortir de chez moi, je n'arrive pas à voir des gens, je n'arrive pas à travailler.
J'ai peur de tout.
Je vis dans une angoisse oppressante, une ambiance de film d'horreur, jour et nuit.
Je suis partie, la situation a pris fin, mais la terreur est restée. Je me sens coincée dedans.
L'intensité varie selon les jours. Il y en a de bons. Au début de l'année, j'ai même vécu un mois entier où je me sentais vraiment bien. Mais ça a pris fin. Dommage, j'ai beaucoup aimé. Mes amis, voyez-vous, certains rêvent de choses extraordinaires, de superpouvoirs, de capacités physiques ou intellectuelles augmentées, d'un bonheur de magazine. Moi je rêve d'une vie normale - avec une quantité d'énergie normale, sans ce voile gris oppressant de la dépression, sans cette terreur quotidienne et continue. C'était vraiment délicieux, je vous assure, tant que ça a duré.

Mais globalement je vais très mal.
C'est difficile pour moi de contacter les gens. Ça fait partie de la terreur.
Je crève de solitude.
Mes amis, y'en a pas un d'entre vous qui me fait signe. Vous ne prenez jamais de mes nouvelles. Vous êtes pourtant tous au courant de ma situation. Vous vous dites peut-être qu'il vaut mieux me laisser tranquille. Je l'ai déjà entendu. C'est des conneries. Peut-être aussi que la dépression vous met mal à l'aise. Ça je peux comprendre.
Vous imaginez ce que c'est de ne pas pouvoir sortir de chez soi pendant des jours, des semaines, et ne pas recevoir autre chose sur son téléphone que les messages promotionnels de son opérateur, ne pas recevoir autre chose dans sa boîte mail que des newsletter publicitaires ou des annonces automatiques du travail ?
Je n'entends jamais parler de vous.
Je perds tout espoir que quelqu'un que j'aime pense à moi. Je fonds sur place. Je n'ai plus aucune valeur.

Je ne sais pas comment ça s'est fait, ça s'est construit comme ça, c'est toujours moi qui prends l'initiative, qui envoie des messages, qui demande des nouvelles, qui propose de se voir. Sans doute parce que je considère que les autres gens sont plus intéressants, ou plus importants que moi.
Mais la dynamique de nos échanges confirme ce sentiment.
C'est toujours moi qui initie les échanges, et vous me répondez rarement.

On pourrait dire : fais-toi d'autres amis.
Ce n'est pas facile pour moi de me faire des amis. Surtout en ce moment.
Et vous, que j'appelle mes amis, ce n'est pas par défaut, ce n'est pas parce que je n'ai personne d'autre. C'est parce que je tiens à vous. Vous êtes spéciaux. Vous êtes précieux. Vous n'êtes pas très nombreux, non plus. Vous êtes rares.
Mais vous vous faites trop rares.
Et je pense que si vous ne prenez jamais l'initiative de me contacter, c'est pas en pensant à mal. C'est parce que vous n'y pensez pas. Parce que vous êtes très occupés. Parce que vous avez vos propres problèmes. Parce que le temps passe vite. Je sais tout ça. Je sais.
Peut-être aussi que vous n'avez pas besoin de moi autant que j'ai besoin de vous. Et ça, ça peut être effrayant.

Mais j'ai quelque chose à vous demander, et c'est : faites-moi signe de temps en temps, s'il vous plaît. Un petit message. Ça n'a pas besoin d'être long. Ça n'a pas besoin d'être souvent non plus, pourvu que ça arrive de temps en temps. Mais pour moi, c'est vital.
Demandez-moi comment ça va, et ne vous fâchez pas contre moi, ne vous découragez pas, si je vous réponds "pas brillant, pas mieux".
Proposez-moi que l'on se voie, parfois, si c'est possible pour vous.
Je peux comprendre que vous soyez mal à l'aise à l'idée de voir une personne dépressive. Peur que je vous tire vers le bas, que je plombe l'ambiance.
Rassurez-vous. Si vous m'invitez et que je ne suis pas en état de voir des gens ou de sortir de chez moi, je ne viendrai pas. Si j'accepte l'invitation, c'est que j'en suis capable.
Si je refuse une fois, ou plusieurs, s'il vous plaît n'arrêtez pas de me proposer.
Voilà, c'est tout. C'est simple, presque décevant. Faites-moi signe de temps en temps, proposez-moi qu'on se voie si vous pouvez.
Vous n'imaginez pas à quel point, pour moi, ça ferait une différence. Je pense que peut-être, si vous ne le faites pas, c'est parce que vous ne pensez pas que de si petits gestes puissent compter. Mais je vous assure que pour moi, là, ça pourrait bien faire toute la différence.

En vous demandant ça, j'ai peur de ne plus jamais entendre parler de vous. J'ai peur que vous vous fâchiez contre moi. Ça fait partie de la terreur.
Si je fais cette demande, c'est que je n'ai pas le choix. C'est vital.
C'est parce que je pense à vous aussi, et je me demande quels seront vos sentiments si, la prochaine fois que vous pensez à moi, vous vous rendez compte que je ne suis plus là.
La boîte est vide.
Ce ne serait pas de votre faute. Pas de confusion là-dessus.
Mais par contre, vous pouvez m'aider à rester en vie.

J'ai besoin d'aide.
Je demande de l'aide.

Voilà. Prochaine étape : demander de l'aide là où elle pourra être entendue.

samedi 21 novembre 2015

Un mental de femme battue

Bien sûr, Algernon n'était pas violent en permanence.

Il l'était seulement souvent, et de manière imprévisible.

C'est pas facile de vivre constamment sur ses gardes. C'est pas facile de vivre dans l'appréhension constante de la prochaine explosion. L'expression est : marcher sur des œufs. En vrai, ça correspondrait plutôt à la sensation de vivre dans un champ de mines. C'est un peu tendu.

C'est pas facile, lorsque tu es en train de petit-déjeuner dans la cuisine, de craindre que ton compagnon se lève et descende avant que tu aies terminé, parce que tu sais qu'au minimum ta présence dans la cuisine quand il descendra faire son café semblera le mécontenter, et au pire tu ne sortiras pas de cette foutue cuisine du reste de la matinée, piégée dans une de ses séances de torture mentale.

Vous me direz : t'as qu'à faire en sorte d'avoir terminé de petit-déjeuner quand il se lève.

Mais oui bien sûr, ya qu'à faire ça, c'est évident.

Sauf que là, vous venez de mettre le pied dans un truc. Vous venez de faire le premier pas dans ce qu'un collègue un peu maladroit a un jour appelé : un mental de femme battue.

Un mental de femme battue, c'est penser qu'en vous dépêchant de finir votre petit-déjeuner vous éviterez la violence. Qu'il suffirait de modifier votre comportement pour que la violence cesse. Que la violence dépend donc de votre comportement. Que c'est à vous de changer, de trouver ce qui, dans vos actes, déclenche la violence, afin d'éviter de le faire à l'avenir.

Un mental de femme battue, c'est considérer que tu es responsable de la violence qui t'est faite, et que tu peux y trouver remède en changeant ta façon de faire.

Alors tu commences à essayer de changer. Terminer plus vite ton petit-déjeuner, d'accord, mais aussi un millier d'autres choses. Tu essayes d'être parfaite pour éviter à ton compagnon tout motif de contrariété. Tu vis dans une tension permanente, dans la crainte constante de foirer et de tout faire foirer. Et puis tu rates, évidemment, parce que personne n'est parfait. Et tu t'en veux.

Et puis c'est difficile, parce que comment dire : un jour il va te prendre la tête parce qu'il te trouve dans la cuisine quand il se lève, et que ça l'agace, mais un autre jour il va te prendre la tête parce que tu n'es plus dans la cuisine quand il se lève, et qu'il a l'impression que tu le fuis. Ses exigences sont détaillées et contradictoires. Rien n'a de sens, tout s'inverse en permanence en son contraire. Tu as beau essayer, tu n'arrives pas à trouver la logique du déclencheur, à comprendre les règles de ce qui provoque sa violence.

Mais c'est parce que ce n'est pas ton comportement qui est cause de la violence. Ton comportement n'est qu'un prétexte, et s'il change, le prétexte changera lui aussi.

On trouve toujours un prétexte.

La violence de ton compagnon, c'est comme un fleuve qui cherche à passer. Aucun barrage ne tiendra indéfiniment. A un moment le fleuve le brisera, ou trouvera une autre voie.

Lorsque de la violence cherche à s'exprimer, elle trouve toujours le moyen de le faire.

Ça tombe sur toi juste parce que tu es là.

Tu pourras changer tout ce que tu veux, ton comportement, ta personnalité, ton identité, la violence te tombera dessus quand même, parce que ton compagnon porte en lui cette violence qui a besoin de se déchaîner.

Alors la seule chose que tu puisses faire, la seule, vraiment, qui soit en ton pouvoir pour arrêter la violence, c'est partir.

mardi 20 octobre 2015

Les caresses blessantes

Je n'ai jamais connu personne dont les gestes d'affection fassent aussi systématiquement mal.

Je me souviens de cette époque où j'avais une fissure au lobe de l'oreille, parce qu'en me caressant le visage à chaque fois tu le faisais rouler en me l'arrachant un peu, rouvrant la blessure qui ne cicatrisait pas. Tes caresses sur mon visage étaient un peu fermes, bien sûr.

De ta main posée sur mon bras, mais avec une pression des doigts si dure que tu me broyais les os et les nerfs.

Des tout débuts de notre relation, où j'appréhendais tes étreintes parce que tu me serrais très fort, non au niveau des épaules, mais au niveau de la nuque, que je sentais mes vertèbres craquer dans l'étranglement, et que souvent j'en ressentais ensuite des douleurs pendant plusieurs jours.

Combien de fois, au lit, tu as bougé ta jambe sur la mienne à la manière d'un archet en appuyant très fort, faisant rouler les muscles sous ma peau d'une manière qui m'était très douloureuse, j'avais beau te le dire, tu recommençais toujours et c'est moi qui étais pénible.

Et puis il y a eu cette longue période où après l'amour, encore en moi, tu faisais un certain mouvement qui t'était sans doute agréable, mais me faisait hurler de douleur. J'avais exprimé cela clairement. Tu savais exactement de quel mouvement il s'agissait. Mais il a bien fallu un an pour que tu arrêtes de le faire - peut-être pas chaque fois, mais suffisamment souvent pour que chaque fois je l'appréhende sans pouvoir l'empêcher.

C'est pas possible d'être en permanence en train de craindre les gestes d'affection physique de la personne que l'on aime. C'est un cauchemar.

Bien sûr, cela arrive de faire mal à quelqu'un en voulant le ou la caresser, cela arrive d'être maladroit. Mais toutes tes caresses étaient minées. Et au lieu de faire ce qui se fait d'ordinaire dans ce genre de situation - on s'excuse, et on arrête le geste - toi au contraire tu me mettais la pression pour continuer, tu te plaignais que j'étais trop douillette, qu'on ne pouvait pas me toucher, que j'étais pénible, que je ne t'aimais pas. ça te donnait un argument pour limiter les gestes affectueux, évidemment, puisque j'étais si intouchable. Et puis c'était une manière efficace de me faire culpabiliser.

Isolée dans la privation de contact physique, et pourtant craignant que tu me touches. Désirant les caresses, craignant les coups.

Ainsi la plupart de tes caresses étaient des pièges. De même, dans beaucoup de tes propos, une pointe était cachée, et de la même manière que pour les caresses, il ne fallait surtout pas que je la relève, il ne fallait pas que je m'en plaigne, sinon c'était l'amorce qui allait te permettre, des heures durant, de m'adresser reproches et culpabilisation.

mercredi 30 septembre 2015

Je t'ai tellement aimé

Les jours où je ne suis pas coupée de mes sensations, parfois ça me revient en pleine gueule, il y a des chansons comme ça qu'il vaut mieux que j'entende pas dans les lieux publics parce que ça va pas être beau à voir, parce que faut bien avouer que c'est toujours le cas, qu'un amour comme ça, ça se termine pas comme ça, ça se termine pas du tout en fait.

On vit déchiré après, c'est tout.

J'ai tout aimé chez toi. Souvent encore quand un homme me plaît, ce n'est pas qu'il te ressemble, mais je dois bien avouer que vous avez quelque chose en commun, c'est sûr.

J'ai aimé ta voix que tu n'aimes pas.

Repenser à ton sourire me bouleverse. A la façon dont tu baisses les paupières. Aux mèches lourdes de tes cheveux.

Je me suis planquée pour t'écouter jouer de la musique à l'époque où tu pensais que ce n'était pas agréable à entendre. Je t'ai accompagné prendre confiance progressivement. Et j'ai toujours tellement aimé ces moments quotidiens où tu prenais ta guitare, posé n'importe où, parfois t'accompagnant au chant. J'ai tant aimé ta musique.

Pas juste la musique que tu faisais. Ta musique personnelle, ton harmonie intérieure, ce qui fait que tu es toi.

Ton tour d'esprit, ton humour, l'étincelle dans tes yeux lorsque tu comprends un truc qui à la fois t'amuse et te plaît.

Mais ce qui est étrange, c'est que je peux pas dire qu'"on" s'est aimés. On n'a pas vécu ensemble la grande histoire d'amour qu'on aurait dû.

J'écris ça, j'ai le sentiment d'avoir été volée.

C'est une terrible chose à penser, que j'ai vécu huit ans avec l'homme que j'ai le plus aimé de ma vie, et que ça n'a rien eu d'heureux.

Tu refusais mon amour, mes marques d'affection te mettaient mal à l'aise, mon désir te faisait peur, les qualités que je voyais en toi n'étaient jamais les bonnes, les compliments tu ne les croyais pas. Je ne t'aimais jamais de la bonne façon, la manière dont je t'aimais tu la trouvais insultante, et je n'avais aucune piste pour savoir comment tu aurais voulu être aimé. Tu me tenais à distance, tu me faisais comprendre que je n'étais pas la bienvenue, au bout d'un moment je n'osais même plus aller vers toi. Les marques d'attention, les efforts que je faisais pour te rendre la vie agréable tombaient la plupart du temps comme un dû, rencontrant au mieux indifférence, au pire hostilité.

Je t'aimais et toi qui disais m'aimer, tu me traitais si mal. Et pourtant je te crois, quand tu dis que tu m'aimes. Tu as reconnu, parfois, dans des jours de lucidité, que tu ne te comportais pas comme si tu m'aimais. Que tu m'as enveloppée quotidiennement dans un manteau d'épines. Mais comme toujours, ces éclairs étaient rapidement remplacés par le retour du discours culpabilisant - j'étais horrible, je faisais quelque chose de vraiment affreux, quoi ce n'était jamais clair, mais enfin en tous cas c'était à cause de moi.

C'est comme une maladie de l'amour, de ne pas pouvoir le vivre autrement qu'en rejetant et agressant la personne que l'on aime. De ne pas pouvoir le vivre autrement que comme une souffrance.

Pour moi, c'était comme de devoir t'aimer à travers une vitre. En plus des agressions, une frustration constante. Sauf à de rares, si rares exceptions, je les compte sur les doigts des mains en huit ans, jamais pouvoir vivre l'amour que j'aurais voulu vivre avec toi, tout en sachant qu'il était présent entre nous.

Le supplice de Tantale.

Il en faut de la volonté à Tantale pour choisir enfin d'échapper à l'enfer en tournant le dos au festin qui s'offre à ses yeux malgré la faim qui le tenaille et s'enfuir en courant. Sans se retourner. En essayant, le plus possible, de ne pas y penser - parce que penser que l'on doit fuir ce que l'on aime le plus au monde, il y a de quoi devenir fou.

Et c'est horrible de rester si longtemps avec quelqu'un qui te fait du mal. Parce qu'à vivre ensemble aussi longtemps, on apprend vraiment à l'aimer.

jeudi 24 septembre 2015

Craving

Je ne peux pas revoir Algernon. Je ne peux pas le croiser à nouveau.

Et ce n'est même pas parce qu'il continue à me harceler à distance, à des cycles aussi réguliers que la Lune, à essayer, par mails, par lettres ouvertes postées sur son blog, de me faire croire que je suis folle, de faire vaciller ma santé mentale.

C'est parce que je ne résisterais pas deux secondes à me jeter dans ses bras en pleurant toute l'eau de mon corps et à l'embrasser comme si mon souffle en dépendait.

Parce que c'est simple, ça c'est toujours passé ainsi dans notre relation, et je le sens encore profondément dans ma tête : deux secondes de gentillesse, une parole tendre, un sourire, un seul geste de sollicitude suffisent à oblitérer entièrement à mes yeux des mois de mauvais traitement.

Il y a un an, septembre était une torture. Algernon avait fini par comprendre que je serais ferme dans ma résolution de ne plus vivre ensemble, que j'allais vraiment partir. Alors il était admirable, charmant comme jamais.

Le matin même de mon départ, il m'avait consolée alors que je paniquais, ruinée de larmes, prise dans ses bras avec douceur, trouvé les mots qui apaisent et donnent espoir.

Et ces quelques rares moments, je ne peux les empêcher de me hanter, plus peut-être que des mois et des années de maltraitance. Rien à faire, pour moi ils pèsent davantage, et si l'occasion m'en était donnée, j'ai peu de doutes que je choisirais encore de voir cet aspect-là de lui plutôt que le sombre et amer visage que j'ai connu bien davantage.

Parce que j'ai à la gentillesse le même rapport qu'à une drogue dure. Pour un sourire, pour une minute d'attention, j'ai l'impression que je serais capable d'accepter de subir n'importe quoi.

Certains jours plus que d'autres.

Aujourd'hui ensoleillé, un an après ce fatal et ensoleillé septembre où Algernon déployait toutes les ressources de sa séduction tandis que je restais ferme dans ma décision, ce septembre auquel je ne peux repenser sans que l'angoisse d'avoir été cruelle avec un homme adorable me torde le ventre, sans que cette illusion ne poigne à nouveau mon esprit, les fantômes prennent le contrôle, je sais que je suis vulnérable, je sais que je ne peux sous aucun prétexte revoir Algernon car la moindre ébauche de gentillesse de sa part me jetterait à nouveau totalement dans son emprise.

jeudi 27 août 2015

L'hameçon

Tout à l'heure j'ai croisé un pêcheur qui avait ferré un gros poisson. Il l'avait ramené tout près de la rive, il ne le sortait pas encore de l'eau, il le fatiguait. J'ai eu de la compassion pour la grosse bestiole qui se débattait à la surface, qui allait et venait en tous sens, cherchant une issue, qui mettait tant de vigueur à chercher à échapper à la mort inéluctable, qui se battait comme si elle pouvait encore échapper à cette horreur qui lui perforait la bouche de l'intérieur. C'était cruel.

La grosse bête ne se résignait pas. Et comment faire autrement. Comment cesser de croire, jusqu'au bout, qu'on va pouvoir s'en sortir.

Pourtant le poisson était déjà foutu, comme je l'étais moi aussi à chaque fois que je mordais à l'hameçon d'Algernon.

Je le voyais jamais venir. Je le gobais toujours comme quelque chose de normal, j'y répondais en confiance. Ça avait toujours l'apparence d'un truc normal. L'hameçon était caché à l'intérieur. Pas moyen de faire la différence entre une phrase qui contenait un hameçon et une phrase qui n'en contenait pas. Parce que le seul truc qui faisait la différence, c'était : est-ce que ce jour-là, Algernon était d'humeur à aller à la pêche. Ça, je pouvais pas le savoir. Et c'est seulement après-coup que je me rendais compte avec horreur que je venais de mordre à l'hameçon fatal.

Je me débattais un peu, comme tout bon poisson j'essayais de revenir en arrière, de dénouer rapidement le fil, de revenir à l'instant avant celui où tout avait basculé, mais je voyais rapidement que je ne pourrais pas m'en décrocher.

Qu'Algernon m'avait ferrée, et qu'il allait me fatiguer pendant des heures, jusqu'à ce qu'une mort symbolique s'ensuive. Jusqu'à ce que je pleure, jusqu'à ce que mon visage ne soit plus qu'une grimace difforme, jusqu'à ce que je pousse des cris inarticulés, jusqu'à ce que je me cogne la tête contre les murs, jusqu'à ce que je m'effondre, apathique.

Parfois j'ai essayé de feinter, de faire le poisson mort, de ne pas chercher à m'échapper en tirant sur la ligne, ce qui ne fait que faire pénétrer plus cruellement l'hameçon dans les chairs. Je pensais que peut-être le pêcheur pouvait se lasser, poser sa canne, casser sa ligne, penser à autre chose. Mais non, jamais. Quand Algernon m'avait ferrée, jamais il ne lâchait prise. Il allait continuer à me harceler à petits coups jusqu'à ce que de douleur je craque, que je lui donne ce qu'il attendait.

Me voir danser au bout de sa ligne, me contorsionner de douleur sous sa cruauté en luttant pour ma vie, impuissante à m'échapper, irrationnelle, les yeux révulsés.

Et à la fin, jamais il ne me donnait de coup de grâce. Il me laissait me contorsionner un temps sur la rive, à l'agonie, animée de mécaniques soubresauts.

Puis il me rejetait à l'eau. Pour que je cicatrise un peu, suffisamment. Pour la prochaine fois.