jeudi 27 août 2015

L'hameçon

Tout à l'heure j'ai croisé un pêcheur qui avait ferré un gros poisson. Il l'avait ramené tout près de la rive, il ne le sortait pas encore de l'eau, il le fatiguait. J'ai eu de la compassion pour la grosse bestiole qui se débattait à la surface, qui allait et venait en tous sens, cherchant une issue, qui mettait tant de vigueur à chercher à échapper à la mort inéluctable, qui se battait comme si elle pouvait encore échapper à cette horreur qui lui perforait la bouche de l'intérieur. C'était cruel.

La grosse bête ne se résignait pas. Et comment faire autrement. Comment cesser de croire, jusqu'au bout, qu'on va pouvoir s'en sortir.

Pourtant le poisson était déjà foutu, comme je l'étais moi aussi à chaque fois que je mordais à l'hameçon d'Algernon.

Je le voyais jamais venir. Je le gobais toujours comme quelque chose de normal, j'y répondais en confiance. Ça avait toujours l'apparence d'un truc normal. L'hameçon était caché à l'intérieur. Pas moyen de faire la différence entre une phrase qui contenait un hameçon et une phrase qui n'en contenait pas. Parce que le seul truc qui faisait la différence, c'était : est-ce que ce jour-là, Algernon était d'humeur à aller à la pêche. Ça, je pouvais pas le savoir. Et c'est seulement après-coup que je me rendais compte avec horreur que je venais de mordre à l'hameçon fatal.

Je me débattais un peu, comme tout bon poisson j'essayais de revenir en arrière, de dénouer rapidement le fil, de revenir à l'instant avant celui où tout avait basculé, mais je voyais rapidement que je ne pourrais pas m'en décrocher.

Qu'Algernon m'avait ferrée, et qu'il allait me fatiguer pendant des heures, jusqu'à ce qu'une mort symbolique s'ensuive. Jusqu'à ce que je pleure, jusqu'à ce que mon visage ne soit plus qu'une grimace difforme, jusqu'à ce que je pousse des cris inarticulés, jusqu'à ce que je me cogne la tête contre les murs, jusqu'à ce que je m'effondre, apathique.

Parfois j'ai essayé de feinter, de faire le poisson mort, de ne pas chercher à m'échapper en tirant sur la ligne, ce qui ne fait que faire pénétrer plus cruellement l'hameçon dans les chairs. Je pensais que peut-être le pêcheur pouvait se lasser, poser sa canne, casser sa ligne, penser à autre chose. Mais non, jamais. Quand Algernon m'avait ferrée, jamais il ne lâchait prise. Il allait continuer à me harceler à petits coups jusqu'à ce que de douleur je craque, que je lui donne ce qu'il attendait.

Me voir danser au bout de sa ligne, me contorsionner de douleur sous sa cruauté en luttant pour ma vie, impuissante à m'échapper, irrationnelle, les yeux révulsés.

Et à la fin, jamais il ne me donnait de coup de grâce. Il me laissait me contorsionner un temps sur la rive, à l'agonie, animée de mécaniques soubresauts.

Puis il me rejetait à l'eau. Pour que je cicatrise un peu, suffisamment. Pour la prochaine fois.

mercredi 19 août 2015

Regrets sur mon vieux canapé

Mon canapé n'est pas très large ; il n'est pas très profond; il grince, l'assise en est usée ; il lui manque les accoudoirs qui en feraient un nid pour la lecture ; du reste, son dossier est bien trop droit et raide, on ne peut s'y enfoncer moelleusement. Il lui manque à peu près toutes les qualités du canapé spacieux et confortable que nous avions choisi pour notre salon, Algernon et moi.

Un canapé où passer de délicieux dimanches pluvieux en automne, à lire l'un à côté de l'autre, cachés sous des plaids, en faisant des miettes de cookies.

Un canapé où se raconter tranquillement nos journées.

Un canapé où poser ma tête sur ses genoux pendant qu'il caresse mes cheveux. Ou l'inverse.

Je manque d'imagination pour ce canapé, mais il inspire des idées de confort, de sécurité, de tendresse.

Et pourtant rien de tout cela dans mes souvenirs de ce canapé - ou si peu.

Mais tellement, tellement de souvenirs de ces longues journées où, chacun assis à un bout du canapé, Algernon hostile, intouchable, me détruisait à petit feu de ses mots jusqu'à ce que je m'effondre. Le canapé était alors un piège où ses mots me tenaient ligotée, impuissante, incapable de me lever et de partir, jusqu'à destruction totale.

Tant de nuits où, réveillée par l'angoisse qui me vrillait le ventre vers quatre heures du matin, j'ai fui le lit où j'étouffais pour venir dormir sur le canapé où, loin d'Algernon, je trouvais enfin le sommeil.

Tant de fois où sur ce canapé j'ai dormi tout le jour pour être au soir encore épuisée, minée par la violence quotidienne.

Tant de fois où en passant dans le salon j'ai vu Algernon assis là le regard fixe, éruption imminente, ruminant quelque colère.

Et pourtant je ne peux m'empêcher de regretter ce vieux canapé. Mais si j'interroge ce regret, je sais que ce n'est pas réellement le regret de ma vie avec Algernon, mais le regret de ce que cette vie aurait pu être, et qu'elle n'a jamais été.

Ce regret, c'est la trace de ce sentiment qui m'a fait rester huit ans avec un homme qui chaque jour par ses violences trahissait l'amour que je lui portais : le sentiment que cela allait changer, qu'Algernon avait le potentiel pour être un homme merveilleux, que notre relation avait le potentiel pour être extraordinaire.

Si seulement ça arrêtait de péter à tout bout de champ. Si seulement il arrêtait de me considérer comme son ennemie. Si seulement il relâchait la pression. Si. Si. Si.

Je misais sur le bon en lui, en nous.

Je me raccrochais comme à une bouée de sauvetage aux rares jours ou heures agréables que nous passions ensemble, comme à des preuves qu'avec un peu d'efforts, de bonne volonté, cela pourrait être comme ça tout le temps.

Avec le recul, je pense que ces bons moments ne m'apparaissaient comme extraordinaires qu'à cause de leur rareté. En réalité, ce n'étaient que les moments ordinaires d'un couple. Mais parce que la plupart du temps j'étais privée de cette tendresse ordinaire, de ce calme, de ces sourires, ils me semblaient hors norme, quelque chose d'inatteignable, de divin, que je ne pourrais jamais retrouver avec personne d'autre. Alors je fondais sur ces moments l'espoir que notre couple aille mieux. Je me disais qu'on ne pouvait pas renoncer à une entente pareille.

Je sais à présent que le regret de mon vieux canapé, c'est le regret de tous les espoirs que j'ai nourris huit années durant d'avoir enfin une vie normale avec Algernon. Sur ce canapé, on aurait pu faire ce que font tous les autres couples, se détendre, être heureux.

Mais ce canapé n'a jamais eu la chance d'accueillir tous les espoirs que nous avions mis en lui.

Faire le deuil de mon vieux canapé, c'est faire le deuil de la relation rêvée que j'aurais eu avec un Algernon imaginaire. Quelque chose qui n'a jamais existé que dans mon désir. Et que le canapé symbolise, mais n'incarne pas.

Mon canapé actuel est peu confortable, la housse en est usée, grisâtre et tachée, et j'y suis assise seule.

Mais je n'y subis pas de violences ; j'y suis libre et tranquille. Je m'y assieds et m'en lève quand je le souhaite. Il est, d'une certaine manière, le symbole de cette vie que j'ai reconquise.